Juin 12, 2017

Un taxi

Un signe de la main, le taxi s’arrêtait. Par la fenêtre ouverte, je demandais le prix. Le chauffeur me répondit par un haussement d’épaules : qu’importe ? Je montais dans le véhicule et risquait un regard vers le conducteur. Il avait le regard creux, les joues lâchées, la moustache terne. Ça n’allait pas.

 

Je repensais à cette histoire racontée par Hassan quelque jour plus tôt : un touriste monte dans un taxi. Le chauffeur l’accueille avec une mine sombre ; peu après, le téléphone sonne. Le chauffeur décroche, parle un peu puis fond en larmes : « Je viens d’apprendre une terrible nouvelle ! Mon fils est à l’hôpital. Il doit subir une opération mais nous n’avons pas d’argent… Qu’Allah le miséricordieux nous vienne en aide ! » Ému, le touriste sort quelques billets de 200 lires de son portefeuille. Le chauffeur les accepte sans cesser de pleurer. La course achevée, les deux hommes se séparent. Dix jours plus tard, ce même touriste attend sur le trottoir, ses valises autour de lui : un taxi s’arrête. Le touriste monte dans le véhicule, reconnaît le chauffeur en détresse qui l’accueille avec une mine sombre. Le touriste va pour lui demander des nouvelles de son fils mais quelque chose le retient : le chauffeur semble ne pas le reconnaître. Peu après, le téléphone sonne. Le chauffeur décroche, parle un peu puis fond en larmes : « Je viens d’apprendre que mon fils est à l’hôpital. Il doit subir une opération mais nous n’avons pas d’argent. Qu’Allah le miséricordieux nous vienne en aide ! »

 

– Where are you going, Sir ?
– Downtown. Opera Square.

 

J’étais sur mes gardes. Je m’attendais à entendre le téléphone sonner. Un virage, deux virages… rien… le chauffeur faisait à peine attention à moi. Il trempait dans la mélancolie. À chaque feu rouge, il poussait un soupir en murmurant le nom de Dieu. Et puis – je ne sais plus – un chat, un enfant, une ombre ? Quelque chose obligea le taxi à piler. Là, il se tourna vers moi, désolé, désignant le centre de son volant comme pour m’indiquer le coupable. C’était troué. Deux fils dénudés, un rouge et un bleu, pendaient dans le vide et dans la détresse de mon hôte : le klaxon était foutu.

 

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Crédit : Charles Foster Hall

 

Ma méfiance s’est changée en empathie. Au Caire, un taxi privé de klaxon est aussi digne de pitié qu’un poète à qui l’on a coupé la langue. Klaxonner, c’est sa manière d’être au monde. Si, vu de loin, les klaxons du Caire donnent l’impression d’être tous semblables, de près ils se montrent capables d’exprimer toutes les nuances de l’existence. C’est un langage en soi avec une grammaire, une syntaxe, des déclinaisons. Selon l’attaque, la longueur, le timbre, il peut vouloir dire tour à tour, bonjour, au revoir, j’arrive, j’estime avoir le droit de passer avant vous car une femme mineure est en train d’accoucher sur la banquette arrière, quel est le résultat du match, pousse-toi, connard, attention, s’il te plaît, est-ce qu’il y a des émeutes place Tahrir aujourd’hui ? Etc.

 

Le chauffeur était amputé, au sens propre. Parfois sa main droite allait d’elle même vers le centre du volant et, n’y rencontrant que deux fils dénudés, restait là, suspendue, interdite. Alors le chauffeur revenait à lui, un peu gêné de cette main sans support. J’étais conduit par un homme nu. Il ne reconnaissait plus ni les rues, ni les panneaux, ne savait plus quand accélérer, quand ralentir… Après quelques minutes de cette conduite fragile, il s’arrêtait sur le bord de la route près d’une échoppe proposant des pneus, des clous, des portes de micro-ondes, des pare-chocs enfin tout ce qui habite l’imaginaire de la débrouille. Le chauffeur montrait sa blessure au boutiquier qui se mit à fouiller dans l’arrière boutique. La nuque courbée au dessus d’une vieille caisse rouge, il en sortait tour à tour une paire de cisailles, deux demi-gentes, une antennes de sibi, des câbles de freins, non sans désordre, non sans fracas…. Moi, j’attendais dans la voiture. Les deux hommes avaient oublié ma présence. Je n’étais pas pressé. Vingt minutes et deux caisses rouges plus tard, le chauffeur était de retour, bredouille. Il s’est effondré sur son siège et il est resté là un moment, les poignets posés sur le volant, les mains mortes, le regard dans le vague… puis, se tournant vers moi : « Where are you going, Sir ? » « Downtown. Opera Square. » Nous fîmes demi-tour. Je n’étais pas pressé.

 

C’est dans les embouteillages du Caire que les klaxons donnent la pleine mesure de leur pouvoir signifiant. Le voyageur voit dans ce larsen uniforme une marque d’impatience, il se trompe. Les véhicules profitent de cette immobilité contrainte pour converser. À l’ordinaire, les discussions ne dépassent pas deux ou trois répliques : une circulation trop fluide, un carrefour, un client sur le bord du trottoir, il y a toujours quelque chose pour interrompre le dialogue. À l’arrêt, dans le gant chaud des gazs d’échappement, on peut enfin faire des phrases et développer ce « Connard » que l’on a lapidairement jeté entre Talaat Harb square et Sherif street. « Connard, oui mais… » L’embouteillage est au klaxon ce que le roman est au slogan publicitaire, une étendue pour nuancer.

 

Il était 17h. Nous étions coincé dans un de ces embouteillages sans fin à côté duquel le périphérique parisien à l’air d’un torrent d’altitude. Autour de nous, le croisement des conversations recouvrait la ville de son bourdon fondamental. Le chauffeur regardait par la fenêtre, envieux, absent. Il était comme un célibataire timide dans une soirée où les femmes parlent fort. De temps en temps, il prenait l’un des fils dans sa main, tantôt le bleu, tantôt le rouge. Parfois un fil dans chaque main. Une heure s’était écoulée depuis l’épisode du garage lorsque, distraitement, pour s’occuper, il fit se toucher les deux fils. Une trompe de klaxon, brève mais réelle, emplit le véhicule. Le chauffeur sursauta puis il se tourna vers moi, interrogatif, l’air de dire : Vous aussi, vous avez entendu ? Je hochais la tête. Tremblant, il renouvela l’opération. À nouveau, le klaxon se mit en marche. Il lui fallu plusieurs essais pour être rassuré : des longs, des courts, des piqués, des traînants… tout l’alphabet était là, sous ses doigts. Il retrouvait sa place dans la circulation, sa voix. J’ai bien cru qu’il allait pleurer de soulagement. Il avait retrouvé la parole, la preuve de son existence. Au même moment, un brèche apparut sur la file de droite. Le chauffeur klaxonnait, s’engouffrait dans cet espace vide. Puis, en frottant légèrement la carrosserie d’une camionnette, il trouvait à se faufiler un peu loin. Le Caire était bloqué, nous avancions. Peu à peu, la conduite gagnait en précision et en audace. On s’engouffrait dans rues étroites, souvent piétonnes, on inventait des doubles files… Après quelques prouesses de ce genre, le chauffeur se retournait vers moi, ressuscité.

 

– Sir, where are you going ?
– Downtown. Opera Square.

 

Nous fîmes demi-tour. Je n’étais pas pressé.

 

Le Caire – Mai 2017

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1 commentaire

  • très très bien fiston !

 
 
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