Juin 26, 2017

Un fils

Certains regards offrent des paysages entier. Une seconde et toute une vie se raconte : une vieille femme aux yeux plaintifs quelque part sous la voie rapide.

 

Je marchais d’un pas fatigué dans le hurlement des moteurs, passait devant un vendeur de fruits sales, des DVDs de contrebande sur un carton retourné, un enfant bradant des cartes téléphoniques… Au loin, un nuage de cris. Les braillements recouvraient presque les moteurs ; on aurait dit qu’on y pendait le diable. Devinant quelque lynchage, je rentrais les épaules comme pour disparaître mais, passant près de la troupe, je ne trouvais ni diable, ni lynchage : juste un écrivain public assis sur un petit tabouret écoutant patiemment les plaintes de six ou sept femmes grasses et colériques lesquelles se bousculaient pour dicter une lettre de créance à un voisin, de menace à un gendre, d’amour à un fils… Me voyant passer, l’une de ces harpies s’arrêta de crier net. Elle venait de m’adopter du regard. Un regard gonflé de pitié maternelle, pareil à celui qu’offre la vierge à l’enfant Jésus. Elle était puissante, hargneuse face à ses concurrentes ; elle était bonne et fragile devant moi. Un sourire eut suffit à la briser complètement. Par réflexe filial, je lui rendais son regard. Il n’en fallait pas plus. Elle murmura quelque chose en ma direction, une plainte faible, à peine un souffle : j’étais à elle, sa chose, son maître, son tout petit… ce fils dont les femmes du monde arabe semblent n’être jamais rassasiées.

 

Un fils, c’est l’absolu en culotte courte. Au milieu de ces vies contraintes où l’on regarde le monde depuis la fente d’un tissu, la fenêtre d’une cuisine, le secret d’un moucharabieh, il représente l’une des deux portes de sortie. La mort est la seconde. Les premières années, c’est un garçon soumis à l’amour de sa mère. Elle va le chérir tant et plus, l’embrasser, le serrer fort, le nourrir beaucoup, le coiffer, pleurer pour lui… Devenu homme, il faudra qu’il soit puissant et vainqueur ; il sera la revanche de la mère, le triomphe de ses entrailles. Hélas, à peine cette revanche prise, il faudra partager. La société l’exige : Mariez le ! Ça n’est qu’à regret que la mère laissera son fils en épouser une autre. La figure éculée de la belle-mère – celle que l’on trouve dans les contes dans le monde entier – ne doit rien à l’imagination. Dans le lit de noce, la bru perçoit confusément cette ombre dangereuse, silhouette de draps noirs planant sur le cœur de l’époux. Il est minuit. L’homme reste immobile à l’autre bout du lit. Il n’ose pas. Malgré la pénombre, il voit ce masque familier, ce cauchemar rassurant cloué sur le visage de la vierge. Les heures passent. La vision s’incruste. Peu à peu, son cœur se durcit. Au matin, un caillot dans la pensée, une pulsion : cette ressemblance mérite une punition.

 

Dès lors, dédaignée, recluse, la femme trouvera dans l’enfantement un moyen de regagner sa place au centre du jeu. Elle enfantera trois fois, dix fois s’il le faut : elle aura un fils. À son tour, elle l’élèvera comme un roi étouffé. C’est ainsi que la femme se venge. Par sa vengeance, elle perpétue son asservissement.

 

Shirin Neshat, Women of Allah Series

 

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