Avr 25, 2013

Par la fenêtre de son chant

Le chanteur est sur scène. Le public est tendu dans l’écoute. La voix qui se déploie sous les voûtes de pierre semble étrangère au corps d’où elle jaillit. Pourtant, tout est là. Par la fenêtre de son chant et le pont de sa voix, un pays apparaît : désert de roches et mer intérieure, montagne calme et ville bruyante. Un peuple se dessine, le corps pétri par le dialogue avec sa terre. Souffrances nombreuses, trouées de joies. Le chanteur ne connait ni le peuple, ni le pays. Pourtant tout est là, par la fenêtre de son chant et le pont de sa voix.

 

Nous sommes à l’église Saint-Roch, rue du faubourg Saint-Honoré, à Paris. Au dehors, des touristes du monde entier se pressent dans les rues marchandes. Leurs corps sont tous différents, leurs vêtements tous identiques. À l’intérieur, le calme. Le chanteur français a cédé sa place à un chœur de femmes françaises. L’Iran écoute l’Italie. À nouveau, les chanteuses donnent corps à une langue qui leur est étrangère. Cette langue sculpte une mélodie, la mélodie charrie son bouquet de vibrations et par elles, la fenêtre s’ouvre : oliviers, collines roussies, visages méditerranéens… traits étrangers dans lesquels nous nous reconnaissons. Partout, les corps résonnent.

 

Photo : Philippe Piazza – Tous droits réservés –

 

Mais partout, ils résonnent différemment. C’est l’ampleur du travail entrepris par Martina A. Catella et l’équipe des Glottes Trotters. Former des corps d’ici à des chants de toutes origines en conservant la chair et l’esprit des deux protagonistes. Toujours, le déracinement guette. Comment transposer le chagrin d’une mère tsigane dans le corps d’une femme qui n’a jamais dormi dans une roulotte ? Comment faire naître dans le regard d’une adolescente en talons-hauts la flamme nécessaire à ce chant de la liturgie populaire Sarde ? Pour chaque chant, c’est un travail patient. Trouver la prononciation juste de chaque lettre, former la syllabe, le mot, la phrase. Puis le timbre. Explorer dans son corps les zones d’ouvertures et de fermetures, géographie des joies et des peines propres à l’histoire de chaque pays, chaque région, chaque village. Trouver le souffle animant le tout, épouser la pensée qui en découle. Enfin, se retirer doucement et laisser le chant prendre le pas sur l’interprète.

 

L’église Saint Roch se prête à l’orgueil. Comme elle se prête à l’humilité. Tout dépend du rapport que l’on entretien avec ses voûtes prétentieuses, ses vitraux modestes et les saints qui vous montrent sévèrement du doigt. Avant tout, il faut savoir écouter. Se taire. Laisser le lieu marquer son silence. Reconnaissante, la pierre se chargera ensuite de donner à la voix l’ampleur qui lui manque. Comme toujours, le choix du dialogue est le meilleur. Le chanteur est sur scène, le public est plongé dans l’écoute, mais c’est au milieu que naissent les rencontres : entre le public et le chanteur, le chanteur et son chant. Entre le chant et le lieu, le lieu et le moment. Entre des peuples qui se comprennent sans se ressembler. Fragile instant de clarté. Par la fenêtre de leurs chants, les interprètes de l’école endossent la responsabilité d’une parole qui les dépasse et pour qu’elle soit fertile, il faut que la beauté circule sans s’appauvrir. La technique, nécessaire chemin vers le sens, ne doit être guidée que par le souci de justesse. Admirez l’interprète pour sa performance, il se change en impasse. Écoutez son chant, il redevient vitrail, enrichissant la lumière qui le traverse d’une couleur unique. Lorsqu’elle est réussie, la rencontre permet à ces morceaux d’humanité d’éclairer un instant les chairs et les mémoires ouvertes à la rencontre.

 

Au dehors, des touristes du monde entier ont quitté les rues marchandes. Chacun rejoint sa nuit et rêve dans sa langue maternelle. À l’intérieur, le concert s’est terminé dans un joyeux désordre. À travers un chant de Renata Rosa, c’est le Brésil qui a eu le dernier mot. Ce pays a le génie de la joie. D’autres ont le génie de la plainte. D’autres encore ont le génie de la tendresse… ‘Il y a une chanteuse qui est vraiment au dessus du lot.’ dit un homme. ‘Celle qui chante très fort. Moi, j’aime les divas !’ Martina répond simplement : ‘Moi, j’aime toutes les voix. Les puissantes, les douces, les voilées, les larges, les aiguës, les feutrées, les graves, les rauques…’

 

Pour un brin de lumière, toutes les couleurs sont nécessaires.

 

Photo : Philippe Piazza – Tous droits réservés –

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1 commentaire

  • Cher Elie, tu as tout compris ! on peut faire des miracles avec ces « ponts aériens » qui traversant les frontières matérielles, permettent aux êtres humains d’échanger sur des questions communes et de vibrer ensemble. Le tout, c’est de faire partir ce souffle devenu parole puis chant, de l’intérieur. Du coeur, du corps, de l’âme, de la mémoire de chacun et d’avoir l’humilité de se laisser jouer au moment où on est traversé sans être tout à fait sûr que le résultat sera flatteur. Mais au moins sera-t-il sincère et habité. Je crois que c’est ce que le public a ressenti et toi qui était dedans, dehors et je te remercie de le rapporter aussi joliment. Martina

 
 
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