Mar 6, 2014

Le dépaysement

Dans le taxi pour Erbil, chaque passager tue le temps comme il peut : le premier gaspille son crédit téléphonique en criant sur sa femme, le second montre au troisième les photos de son pèlerinage à la Mecque tandis que le voyageur dort à la place du mort. Le chauffeur réfléchit. L’hospitalité kurde voudrait qu’il invite l’étranger à déjeuner mais celui-ci roupille, le privant du plaisir d’être généreux. À l’approche de la grande ville, le trafic se densifie à l’endroit où les militaires inspectent le passeport de chaque passager. Ici comme ailleurs, la nationalité française est préférable à la nationalité syrienne. L’injustice est sans fin, l’embouteillage aussi. Débarrassé de son rôle de pilote, le chauffeur peut se consacrer pleinement à la réflexion. Comment prouver à ce jeune homme que les kurdes sont plus hospitalier que les arabes ? Soudain, il sait. Attrapant un disque dans la boite à gant, il réveille le voyageur et explique qu’il est désolé de déranger mais voyez-vous ce disque est une contribution cruciale au reportage que vous faites sur la musique du Moyen-Orient. L’invité se redresse, frictionne ses cernes et dictaphone à l’affût, il attend. Le chauffeur appuie sur un bouton. C’est alors que le son aigre d’un synthétiseur remplit le véhicule.

 

Dehors, la ciel descend lentement et le vent soulève la poussière de la plaine. Après une introduction toute en nuances, le synthétiseur laisse la place à une boite à rythme pendant que, caché dans les sillons du disque, le chanteur se prépare à donner le meilleur. Mina Khanom Mina. D’instinct, le dictaphone s’éteint. Le check-point est encore loin et le voyageur devine que la fête sera longue. Il sait depuis longtemps que les musiques rythmiques ne se prêtent pas aux réveils de fin d’après-midi et il n’avait nul besoin d’entreprendre un voyage éthnomusical à ce sujet. De son côté, même s’il se doute que chaque répertoire a sa fonction propre, le chauffeur de taxi n’a qu’un disque dans sa voiture et musique de mariage ou musique de bouchons, vous n’allez pas chipoter. Le voyageur se sent soudain bien loin de chez lui. La chanson raconte l’histoire d’une princesse, Mina, à qui l’homme déclare tout son amour. Un amour de dix minutes et quarante-deux secondes. Dans la voiture, tout le monde connait le morceau. On claque des mains à tout rompre, on sollicite l’étranger pour lui demander son avis, bourrades, tape donc dans les mains toi qu’es musicien. Il se met alors à feindre l’enthousiasme. Le chauffeur qui n’en attendait pas moins en profite pour monter le son. Les vitres du véhicule se mettent à vibrer. Un nouveau break de boîte à rythme annonce l’imminence d’un refrain que l’on connait déjà par cœur. Les vertus de la répétition sont très bien intégrées et en comparaison Christophe Maé ferait très avant-garde. Mina Khanom Mina. Fatigué, le voyageur choisit la fuite en avant et tape dans les mains vigoureusement, cherchant à engourdir sa douleur. Il balance la tête de plus en plus vite. Mon royaume pour une cadence parfaite. Le chauffeur monte le son mais soulagement, un solo de basse vient rompre l’architecture du morceau. Oasis ! Les synthétiseurs se taisent, le voyageur respire. Ce solo, il l’aime. Il l’aime comme jamais il n’a aimé. Ô pouce viril s’abattant dans un rythme syncopé, rien ne te destinait à figurer dans ce morceau moyen-oriental mais je pardonne ta vacuité formelle. Hélas, cet amour de 27 secondes est massacré par le désir inépuisable du chanteur qui se lance dans un nouveau refrain. Mina Khanom Mina. Les minutes qui suivent émiettent minutieusement les grumeaux de tolérance et d’ouverture que le voyageur conservait dans son sac à dos. Les 4 kurdes sont en transe et dans un hoquet d’extase, le chauffeur appuie sur un bouton. Le morceau recommence du début, les militaires sont encore loin.

 

 

Il y a des soirs où l’on regrette d’être parti. Le dépaysement n’est pas celui que l’on avait prévu. Les toilettes sont trop sales et la musique trop moche. Où sont les vieux moustachus à casquettes, bêlant des mélodies ancestrales à flanc de montagne ? Ça n’est pas comme sur la brochure. Pourtant, c’est là. Dans cette musique profondément kurde, dans sa sauce occidentale, dans sa médiocrité et dans l’enthousiasme qu’elle suscite, c’est là que bat le cœur du dépaysement. C’est au début du rejet que commence le voyage. Dans la laideur, notre horizon nouveau.

 

(Pour faire l’épreuve de l’altérité, laissez tourner la vidéo ci dessus 4 fois d’affilée.)

 


 

Ce voyage a reçu le soutien de la mairie de Paris via le dispositif Paris Jeunes Aventures

 

 

Laisser un commentaire :

 
 
Retour
 


Lavomatic tour

Prochaine étape à Rouen :
Le 11/09/2018 à 19h
Prochaine étape à Rennes :
Le 06/09/2018 à 19h00
Prochaine étape à Pays de Combourg :
Le 08/06/2017 à 19h

Newsletter