Nov 17, 2017

Jacques

« Je ne peux pas te parler de Jacques, comme ça, au milieu de tout le monde.
Si on en parle, c’est seul à seul. »

 

Pascal Lesage

 


 

Chaque lieu a ses refrains, ses motifs lancinants qui maillent les paroles et qui, à force d’être répétés, forment une mélodie. Les accueillir, c’est entrer dans le poème du lieu. À Maurepas, c’est De toute façon, je ne sors pas le soir. C’est Vous savez, les jeunes en bas des tours… Mais c’est aussi Regardez, la vue depuis chez moi ! Regardez, les arbres ! Et puis c’est Jacques.

 

Le prénom passe d’une parole à l’autre, sans explication. On le partage autant qu’on le garde pour soi. Les gens d’ici disent Jacques, marquent une pause puis changent de sujet. Leurs yeux s’embrument quelques secondes au passage du prénom – quelques secondes, pas plus – et quand la brume s’en va, leur regard semble y avoir puisé une calme clarté. Il m’a fallu quelques semaines avant de repérer cet écho, quelques semaines encore avant d’oser risquer une question. Tout silence n’est pas fait pour être descellé. Pour Jacques, je l’ai su plus tard, c’était une précaution inutile. Une fois l’émotion contenue, c’est un prénom que l’on partage volontiers. Jacques et moi ? Je vais te raconter…

 

Il y a deux ans, il a ouvert Un cabinet photographique au milieu du centre commercial. Quelques mètres carrés entre la laverie automatique et la boucherie. Il y a mis une table, cinq chaises, un fond rouge, une année de sa vie. Surtout, il y a mis son cœur. Le cœur, c’est un mot dangereux. Ce mot qui était rouge est devenu pâle, délavé, épuisé d’avoir trop servi. On s’en sert par habitude, par joliesse, par paresse… Je vais l’écrire pourtant. Un cœur, c’est Jacques.

 

Un cœur puissant, ça n’est pas donné à tout le monde. Souvent, celui qui le possède s’en sert pour s’élever, se placer avantageusement dans le monde. Parfois, ce cœur puissant est aussi un coeur ouvert. Il sert alors à élever les autres. C’est plus discret. C’est plus grand. C’est plus rare. Ici, c’est arrivé.

 

Pendant un an, Jacques a accueilli des paroles, des visages. Chaque fois, il s’est risqué dans la rencontre. Je veux dire : il a laissé chacun recomposer l’équilibre de son cœur. Accepter ce déséquilibre, c’est être bouleversé. Cinq cent fois bouleversé. Il faut un cœur solide pour supporter d’aimer.

 

C’était très simple. En revenant des courses, on s’arrêtait quelques minutes pour reprendre son souffle, boire un café… et sans savoir pourquoi, on était encore assis là, une ou deux heure plus tard. On racontait sa vie à Jacques qui écoutait. En fin d’après-midi, on sortait soulagé d’un poids, d’une ombre, d’une larme. On revenait, bien sûr. Quand la rencontre était mûre, Jacques proposait de prendre une photo. On allait s’asseoir devant le fond rouge. Jacques disait Regarde moi et on le regardait comme on regarde celui qui nous a tant manqué et que l’on vient de retrouver : un père, un frère, un fils, un mari, un ami… La photo était toujours réussie. On s’y trouvait beau mais surtout on s’y trouvait vrai. Tout était là, la blessure et l’éclaircie. On était obligé de reconnaître ce que l’on ne veut pas voir : les cicatrices aussi composent notre beauté. Jacques nous rendait notre image. La honte n’y avait plus sa place.

 

Il y avait deux tirages : le premier pour nous, le deuxième pour la vitrine. Un tourniquet de rencontre sur lequel les portraits étaient affichés. Depuis la rue on pouvait voir des visages familiers mais inconnus. Plus tard, dans une autre rue, on croisait l’un de ces visages longtemps croisé, jamais abordé. On se disait bonjour pour la toute première fois. Quelques minutes plus tard, le visage était un prénom. Une rencontre. Deux rencontres, cinq rencontres… Cinq cent fois deux rencontres, c’est une société.

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Ce texte est une bougie. Aujourd’hui, c’est le premier anniversaire de sa mort. Jacques est mort mais il reste les images et, bien plus que les images, il reste cette société. Elle est invisible à l’oeil nue. C’est dans l’air. Peut-être un début d’allégresse… C’est ce qui fera dire à François Hollande : Maurepas est le quartier le plus joyeux de France. On peut pas comprendre cette phrase depuis le centre-ville. On ne peut même pas la comprendre depuis la rue de Fougères. Pour la comprendre, il faut s’approcher, rester longtemps, se taire beaucoup. Il faut suivre l’écho. Il faut entendre le prénom. Il faut écouter Jacques.

 

Moi qui ne l’ai pas connu, je vis désormais dans sa présence. J’entends cette phrase, dite par Jacques à un ami : « Le Kurdistan, c’est bien… mais ici ? ».

 

Centre commercial du Gast – Vendredi 17 Novembre 2017

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