Mai 31, 2017

Gavroche

 

Au bout de la rue Al Moezz Ldin Allah Al Fatmi, on trouve une place à deux niveaux ; au pied des hautes murailles qui protègent la mosquée, une large bande de pierre blanche où des écoliers passent le temps. Adossées à l’ombre, les filles s’échangent des confidences, des rubans et des rires à voix basses ; les garçons hurlent en plein soleil, se courent les uns derrières les autres, filent à la fontaine pour y remplir leur bouche d’eau fraîche puis reviennent comme des aigles, les bras déployés, cracher cette eau dans de grands bruits de pets aussitôt recouverts par des cris de froid, de joie. À l’ombre, les filles secouent la tête l’air de dire « N’importe quoi… » mais le sourire qui s’échappe de leur bouche dit précisément le contraire. Les garçons ne s’y trompent pas : déjà, ils repartent vers la fontaine faire de nouvelles provisions.

 

Quelques marches seulement et l’ambiance bascule dans un romantisme feutré. Cette partie de la place forme un hexagone de huit bancs blancs. Ici, à l’ombre des arbres, des adolescents viennent s’asseoir par couple, timides, surpris d’être ainsi côte à côte en public, se parlant à voix basse presque sans se regarder, osant à peine se frôler de la main, s’aimant avec cette chasteté propre au monde arabe qui, n’ayant pas encore engendré de frustrations irréversibles, est la chose la plus délicate qui soit.

 

Plus loin, une mobylette chevauchée par 4 garçons torses nus et beaux comme le diable frôle une mère de 20 ans. Elle porte un enfant noué sur son dos, une fille dans les bras, deux garçons la suivent en file indienne en mâchant le coin d’une chemise. Je la suis des yeux un moment. Elle est déjà fanée. Devant elle, un cercle de jeunes filles qui chantent en coeur, avec joie et énergie, accompagnées par le bendir. La jeune mère tente de se frayer un passage dans cette fête touffue. Elle n’entend pas les chants. Elle va d’un pas égal et usé puis disparaît dans la première rue qui mène au bazar. Il est midi.

 

J’aimais tremper dans cette vie furieuse. Pas un adulte à l’horizon. Les regards braqués sur moi me firent comprendre mon erreur : touriste et trentenaire, c’était moi l’intrus sur cette place. On me regardait regarder. Le touriste a ce pouvoir navrant : tuer par sa présence le mouvement libre d’une société qui, se sentant épiée, se fige. J’ouvrais mon livre avec l’espoir de disparaître dans la lecture : « Cet être braille, raille, gouaille, bataille, a des chiffons comme un bambin et des guenilles comme un philosophe, pêche dans l’égout, chasse dans le cloaque, extrait de la gaîté de l’immondice, fouaille de sa verve les carrefours, ricane et mord, siffle et chante, acclame et engueule, (…) trouve sans chercher, sait ce qu’il ignore, est spartiate jusqu’à la filouterie, est fou jusqu’à la sagesse, est lyrique jusqu’à l’ordure, s’accroupirait sur l’olympe, se vautre dans le fumier et en sort couvert d’étoiles. » En emportant Les misérables comme seule lecture pour ce voyage au Caire, je pensais trouver un dépaysement dans le dépaysement. Raté : une ville bouillonnante de vie, de misère et de richesse, un pied dans le moyen-âge et l’autre dans le futur, la contre-révolution triomphante de petitesse, Dieu partout, même chez les incroyants, des vies taillées pour le roman et de grands adjectifs partout… c’est Paris en 1830, c’est Le Caire en 2017. Parfois, la lecture et le réel se télescopent si bien que l’on ne sait plus démêler ce que l’on voit de ce que l’on lit. Je lisais ces lignes sur « le gamin », cet enfant des rues intense et frondeur puis relevais les yeux : il était devant moi. Sandales en plastiques, short bleu et t-shirt Spiderman, le visage rayé par la rue, crotté, magnifique. Il marchait d’un pas décidé, le torse en avant comme Maradonna enfant, comme Napoléon empereur, traînant derrière lui une bâche comme on promène un chien que l’on vient de recueillir et que l’on aime par dessus tout. Il s’arrêtait de temps à autre pour vérifier que la bâche était toujours là. De sa main libre, il dansait. Son poignet faisait des spirales, des arabesques distraites qui semblaient s’inventer sans que l’enfant ne s’en aperçoive. Il regardait les passants, faisait des blagues… Je pouvais pas comprendre ce qu’il disait mais chaque phrase lancée à la volée provoquait un éclat de rire, un regard courroucé, un geste de tendresse. Parfois, les couples amoureux se retournaient, surpris d’avoir entendu une voix si forte venir de si bas. L’enfant s’arrêtait une seconde pour recevoir le salaire de son mot, une caresse sur la joue, puis reprenait sa route d’un air décidé.

 

Il parvînt bientôt auprès d’un groupe d’adolescents. L’enfant leur montra la bâche, la noua autour de sa taille avec une vieille corde et regarda l’assistance avec un air ravi : il était un derviche maintenant. L’un des garçons entonna un chant en battant des mains, chant repris par la troupe entière. Au centre, l’enfant se mit à danser.

 

 

Il dansait comme je n’ai jamais vu danser. Sa hanche de braise, des idées nouvelles à chaque seconde, un abandon total, l’œil brillant comme la mort et un sourire sans calcul. Il dansait avec une grâce sauvage, associant des mouvements élégants des bras avec des pas furieux. Une danse orientale, sans doute, mais qui échappait à toute définition. D’ailleurs, ça n’était pas une danse. C’était l’écume d’une danse. Quelques secondes de son corps entièrement offertes au mouvement puis – pourquoi ? – son regard s’accrochait à un rien, un mouchoir qui tombe, une mobylette qui passe, un chat qui dort… il s’arrêtait en plein mouvement, faisait quelques pas décidés pour voir de plus près le chat ou le mouchoir, s’en retournait, plongeait la main dans un paquet de chips puis se remettait à danser. La rencontre parfaite du corps et de la seconde. Je vivais les instants les plus précieux de mon voyage, je le savais. Rien ne pouvait dépasser en intensité ces lignes fouettées dans l’air de midi.

 

L’art, quand il jaillit dans le prolongement de la vie quotidienne, comme le chant naturel de l’être, est une félicité indépassable. Il devient le centre de gravité du monde. Tout se lit par rapport à lui. Les filles à l’ombre de la mosquée, les mères fanées, les mobylettes, autant de satellites autour de ce petit Gavroche en colère. Lui, généreux, dévorant la ville entière dans sa danse pour la recracher en mouvements. Cette intensité à un coût qui a partie liée avec le risque, la mort. Au Caire, l’enfant des rues n’a pas le choix. Les cicatrices sur son visage en témoignent : dans cette ville sans fin qui dégueule ses voitures, ses enfants, ses histoires, ses tragédies, ses mariages, ses ordures et ses mosquées d’un désert à un autre, il lui faut briller vite et fort s’il veut laisser une trace de son passage.

 

Pendant longtemps, il ne m’a pas vu. C’est un miracle : sur cette place on ne regardait que moi ; moi je ne voyais que lui. Je faisais semblant de lire pour ne pas violer le spectacle mais c’était plus fort que moi, il fallait que je regarde. Je l’aurais regardé toute la journée. Au bout de quelques minutes, une spirale rapide de son buste nous a surpris tous les deux, nos regards se sont croisés, le courant a été coupé. Il est resté comme suspendu, coquet et timide, puis il a disparu dans la foule. Ne restaient que les écolières, les adolescents, les mobylettes… Un spectacle étendu auquel il manquait son noyau, sa densité. Il faudrait s’arracher les yeux pour voir vraiment.

 

Déçu, orphelin, je contemplais encore un peu la place puis replongeais dans mon livre afin d’y retrouver la présence qui venait de s’échapper. Et sur la page, sous mes yeux, ces lignes écrites par Victor Hugo à Guernesey 150 ans auparavant : « Donnez à l’être l’inutile et otez lui le nécessaire, vous aurez le gamin. »

 

Le Caire – Paris – Mai 2017.

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Gavroche à 11 ans – dessin de Victor Hugo – 1850

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